I May Destroy You
Cartographie personnelle d'un traumatisme
I May Destroy You est une série disponible sur HBO Max qui se compose d’une seule saison et de 12 épisodes. Avant d’aller plus loin dans cet article, je tiens à signaler que la série traite de VSS de manière assez directe. Note, c’est avec cette série que j’ai décidé de renommer ma newsletter.
NOTE: la mise en page et structure de cet article a été réalisée en partie via l’utilisation de l’I.A Claude.
Michaela Coel est la femme derrière cette série car créatrice et également scénariste. Né en 1987 (je suis toujours fasciné par ce que les gens de mon âge peuvent faire sur le plan créatif), cette londonienne étudie la littérature et la théologie. Plus tard elle, écrit un one woman show intitulé Chewing Gum et le transformera plus tard en série de deux saisons pour la BBC. On y suit Tracey, une jeune femme de 24 ans vivant dans un cadre ultra religieux et encore vierge. S’interrogeant sur le monde qui l’entoure, elle commence à explorer la sexualité.
Que ce soit dans Chewing Gum ou I May Destroy You, Michaela Coel n’est pas seulement à l’écriture, elle incarne aussi le premier rôle. En ce qui concerne la seconde série, qui est la seule que j’ai vu pour le moment, elle joue le rôle d’Arabella, une autrice qui est attendu pour son second ouvrage après un premier effort récompensé.
Après une soirée très arrosée au coeur de Londres avec des ami.e.s, Arabella se réveille le lendemain avec une blessure à la tête, dans un état vaseux et des réminiscences violentes, choquantes de la veille. Rapidement, elle comprend qu’elle a été droguée et violée. Toute la série raconte comment elle comprend ce traumatisme, les différents mécanismes qui l’ont amené à le subir mais aussi tout le processus de guérison et d’autodestruction. Selon moi, la série est une oeuvre singulière : ni tout à fait un drame, ni une enquête, mais une plongée dans un esprit après la rupture. On ne parle pas seulement d’une agression, on raconte ce que devient une personne après.
Ce qui frappe très rapidement dans I May Destroy you c’est que le récit refuse toute logique classique. Le trauma subit n’est pas quelque chose de passé et classé, c’est une expérience en cours. Arabella a des souvenirs de manière discontinus, des sensations qui reviennent subitement et sa réalité se reconfigure sans cesse. Comme le personnage principal, on est facilement désorienté, de part la compréhension des événements mais aussi par les choix au demeurant incohérent, surprenant mais qui après coup se justifie. Et c’est en partie là dessus que j’ai été touché aux tripes.
J’ai vu cette série en avril 2026 soit 6 ans après sa sortie et dans une ère post #MeToo et ici on explore des traumas (car oui Arabela n’est pas le seul personnage violenté et tiraillé de la série) avec une zone ambiguës autour du consentement.
SSSTTTTOOOOOPPPP: je précise ces six derniers mots: le consentement c’est oui ou non. Dans I May Destroy You, on parle du consentement sous influence (drogue, manipulation), avec des malentendus et aussi comme un décalage. Une sorte de flou moral, psychique qui aide à comprendre après coup ou à peu près.
En écrivant ces lignes, je sens que je marche sur une ligne très très fine qui peut m’amener vers des propos border. Je vais tâcher d’être le plus clair possible. Dans la série il y a des événements violents qui interviennent. Je me permets de spoiler, la série à plus de six ans.
Arabella subit un viol après avoir eu de la drogue introduite dans son verre d’alcool. Le consentement est évidemment pas respecté, il s’agit d’une agression, un crime, un viol.
Kwame ami d’Arabella est un homme gay, qui s’épanouit avec ses dates Grindr subit un viol par son partenaire avec qui il venait d’avoir un rapport consenti. Le consentement du premier rapport ne valide pas un second rapport. Kwame manifeste son désaccord mais choqué, il ne se débat pas.
Au cours de la soirée d’anniversaire de Terry, Arabella, alcoolisée enferme Kwame encore choqué de son agression dans une chambre en compagnie d’un homme qui semble avoir flashé sur lui. Ici c’est une victime qui contraint une autre victime. Le flou du consentement est total, Arabella pense bien faire tout en étant au fait de ce qu’a subit son ami.
La série essaie de définir ce qu’est le consentement de manière factuelle mais évoque aussi tout ce qui est perception et intention. Alors que un non reste un non sans ambiguïté possible.
L’un des aspects les plus puissants de I May Destroy You est la manière dont elle propose plusieurs réponses au traumatisme, à travers Arabella, Terry et Kwame.
Le parcours d’Arabella est chaotique, traversé par des émotions contradictoires :
confusion: elle ne comprend pas ce qui lui est arrivé
colère: dirigée vers les autres, puis vers elle-même
honte: plus diffuse, plus corrosive
besoin de contrôle: raconter, dénoncer, structurer
Arabella oscille constamment :
entre lucidité et déni
entre exposition publique et désorientation intime
entre pouvoir et autodestruction
Elle n’est pas une “bonne victime”. Et c’est précisément ce qui la rend profondément réelle.
Kwame incarne une autre trajectoire, souvent invisibilisée : celle des hommes confrontés à des violences sexuelles, il minimise, il s’efface.
Ses mécanismes sont différents :
rationalisation (“ce n’était pas si grave”)
dissociation émotionnelle
difficulté à se reconnaître comme victime
Son trajet est marqué par une forme de silence intérieur.
Là où Arabella déborde, Kwame se coupe. Mais ce refoulement a un coût : il retarde, voire empêche, l’intégration du traumatisme.
Terry semble, à première vue, moins affectée. Elle représente une forme de stabilité :
capacité à avancer
rapport plus direct au réel
gestion plus pragmatique des situations
Mais cette stabilité n’est pas une absence de profondeur.
Elle montre une autre manière de faire face : ne pas se laisser absorber.
Elle agit comme un contrepoint essentiel :
là où Arabella se perd, Terry se maintient
là où Kwame se ferme, Terry circule
La série est remarquable dans sa représentation des états émotionnels :
les émotions ne sont pas linéaires
elles coexistent et se contredisent
elles surgissent parfois sans lien apparent
On passe de :
l’euphorie à l’effondrement
la maîtrise à la perte de repères
l’ironie à la douleur brute
Le trauma n’est pas seulement une blessure. C’est une désorganisation émotionnelle durable. Et c’est en partie pour cela que j’aime cette série, on parle de l’inconstance des émotions, de l’attitude, de l’identité. Je me retrouve dans ces trois personnages.
On voit régulièrement Arabella déborder d’énergie pour devenir un symbole avant de se saborder elle même, d’essayer de se détruire, ou de se faire détruire. Son comportement émotionnel apporte des tensions dans le trio d’amis mais également dans sa sphère émotionnelle.
Dans cette série, les personnages, tentent de donner du sens à tout ce qui leur arrive et souvent, ils plongent dans une impasse.
Arabella tente de donner un sens à ce qui lui est arrivé :
en écrivant
en publiant
en militant
Mais la série montre une tension fondamentale : plus on cherche une version claire, plus on risque de simplifier une expérience qui ne l’est pas. Le sens devient parfois une construction fragile, voire une fiction nécessaire.
Dans le dernier épisode, Arabella développe trois projections psychiques, des pistes de réflexions.
la vengeance → fantasme de puissance retrouvée
la confrontation → besoin de reconnaissance et de vérité
le lâcher-prise → acceptation de l’inachevé
Ces fins ne répondent pas à la question “que s’est-il passé ?”
Elles répondent à une autre : 👉 comment vivre avec ?
L’écriture est au cœur du trajet d’Arabella.
Elle ne guérit pas, mais elle permet de :
relier les fragments
transformer l’expérience en récit
redevenir sujet de sa propre histoire
C’est une forme de reprise, fragile mais essentielle.
I May Destroy You ne propose ni justice parfaite, ni catharsis totale.
À la place, elle montre :
des trajectoires incomplètes
des émotions irrésolues
des identités en recomposition
Et cette série ne fait aucune morale globale, elle essaie juste de traiter de sujets importants qui peuvent naître dans diverses relations. L’écoute, le respect, la loyauté, l’humilité, la remise en question et surtout, point central de la série, le consentement et la notion que chaque personne en a, alors que c’est simplement: oui ou non.
Ce que j’aime dans cette série c’est son côté presque anti-manichéen. Enfin évidemment ce que subissent Arabella et Kwame est profondément mauvais et il n’y a pas de discussion possible là dessus. En revanche les trois personnages ont tous.tes à un moment ou un autre des comportements problématiques envers leurs proches ou eux même. Michaela Coel excelle dans la distillation de petits signes toxiques qui vivent en nous. Chacun a ensuite le choix de travailler dessus et d’évoluer.
I May Destroy you offre, finalement une vérité inconfortable :
on ne “répare” pas un traumatisme. On apprend à vivre autrement avec lui.




